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Livres

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Cette rubrique est destinée à rendre compte des LIVRES de Henri Thomas.

Les articles de journaux sont classés par ordre chronologique, les plus récents étant en haut de page.

Si des articles manquent, on peut m'en adresser sous forme éléctronique. Merci aux auteurs, aux rédactions et aux lecteurs du site qui pourraient compléter cette modeste anthologie critique.

Tout membre de S.H.T est invité à envoyer une note de lecture ou une étude que celles-ci soient, inédites ou non.

 

Mise à jour, le 19 septembre 2008

 

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Florence Chapiro, Nathalie Jungerman, René de Ceccatty, Jérôme Garcin, Maxime Caron, Bruno Broyart, Joanna Leary, Louise Herlin ( Articles classés par ordre chronologique le plus récent étant en haut de la page.

CARNETS, 1934-1948, notes de Luc Autret, éditions Claire Paulhan, février 2008.

Plusieurs articles, voici ceux que nous avons pu trouver sur internet, n'hésitez pas à en envoyer d'autres.

 

Florence Chapiro nous a envoyé, en août 2008, cet article qui est aussi une réaction à celui de la Quinzaine littéraire de mars 2008 signé Jean-José Marchand.

 

Un certain poète, Henri Thomas

 

Exercice de haute voltige que de commenter le journal d’un écrivain, gageure goûtée par notre modernité pour ce qu’elle exhibe d’intériorité cachée, de bruits de couloir, de regards jetés dans la coulisse de l’art, voire d’obscénité. Et lever le voile sur des notes non originellement destinées à la publication, Dieu sait si cela requiert du doigté, de la sensibilité pour l’étrangeté, certes, mais surtout une connaissance attentive, une fréquentation authentique de l’auteur du journal. Il ne suffit pas d’avoir fait partie de la vie littéraire d’une époque pour entendre la spécificité d’une voix jeune qui se forge, qui devient plus belle, moins facile dans ses choix, toujours un peu plus haute et sans concession.

Il se trouve que pour rendre compte de la parution des Carnets 1934-1948 d’Henri Thomas, Jean José Marchand, contemporain de l’auteur, s’est imposé comme le mieux à même de témoigner de cette œuvre. Dans le numéro 965 de La Quinzaine littéraire, il pouvait en effet se prévaloir d’avoir croisé pour de vrai Henri Thomas, et d’avoir l’un des premiers critiqué un poète dont « la voix s’étrangle souvent ». Cela lui conférait le droit d’imposer son avis. Au lieu d’être fidèle à ce qu’il lit, au lieu de passer sous silence ce qui lui déplaît, ce qui l’a opposé à Thomas, Jean José Marchand travaille avec acharnement à constituer un portrait déplaisant du poète comme de l’homme. Au passage apprendra-t-on aussi qu’« on ne mesure pas quels furent les ravages du gidisme pour toute cette génération », et qu’Henri Thomas devait probablement méconnaître les mœurs d’André Gide pour lui avoir écrit une lettre. Qu’on se le dise, pour être un jeune homme de vingt ans qui veut fuir le carcan familial, l’ennui provincial, et demander à Gide de vous trouver une place à la NRF, on ne peut qu’ignorer sa pédérastie, sans quoi, on se serait abstenu…

Alors qu’on ne parle jamais d’Henri Thomas, et pour le plus grand bien de ses lecteurs qui peuvent ainsi lire ses textes à l’ombre des discours et des préjugés en tous genres, si l’on décide de lui faire une publicité, il est intéressant de remarquer qu’elle procède toujours d’une défaveur accablante. De lui, vous entendrez tour à tour qu’il fut mauvais père (comme Rousseau…), pratiquant d’un « onanisme forcené » ô combien répréhensible (Jérôme Prieur dans la préface des Carnets 1934-1948), ambigu quant à sa position pendant la guerre (ce qui constitue apparemment le crime absolu), auteur médiocre, homme à la sexualité éparpillée (que d’autres diraient libre), et enfin impuissant, Jean José Marchand statuant pour toute l’œuvre de Thomas : « Il n’en reste pas moins que l’œuvre entière de Thomas donne une impression d’impuissance ». Le mot est lâché… Ce mot pour les faibles sans nerf, pour les débandades. Et plus encore, dans l’article de Jean José Marchand, on trouvera ce qualificatif d’« incertain », peu clair pour nous lecteur, mais qui a au moins le mérite d’afficher le préfixe négatif. En effet, que veut dire « La vérité, c’est qu’Henri Thomas est incertain » ? Cela indique au moins qu’il échappe, reste inclassable, qu’on ne peut pas le reprendre dans ses chroniques littéraires et le ranger pour de bon sur les lignes d’une histoire de la littérature.

Dans cette critique, pas un mot des romans d’Henri Thomas, nombreux et si beaux, mais des jugements bien rapides au sujet de sa poésie. Que ne laisse-t-on cette poésie tranquille, intacte pour ceux qui aiment s’y essayer, presque vierge, si ce n’est qu’il faut lui ajouter le patronage de Philippe Jaccottet qui consacra tout un article au poète Thomas dans L’Entretien des muses ! Dans quel but et en quel nom détruire la possible rencontre d’une œuvre peu connue avec d’éventuels lecteurs ?

Au fond, on passerait bien sur les règlements de compte politiques et idéologiques, s’ils ne finissaient par nous exaspérer un peu : ils révèlent tant du critique et si peu de l’auteur, tant des préjugés moraux conformes à un esprit d’époque et si peu de la lettre du texte, de la poésie de Thomas. Pourtant, Jean José Marchand accorde aussi des qualités à notre poète, il lui concède certaines beautés, mais, entendez-vous, cela est alloué de si haut, si allusivement, qu’on eût franchement préféré l’aversion pure et simple.

Pour ceux qui voudront fréquenter l’œuvre de Thomas, qu’ils sachent combien elle fait partie de ces massifs résolument singuliers, de ces voix rugueuses, qui ne chantent aucun air déjà connu. Allez lire le recueil Nul désordre, ouvrez quelques poèmes d’un qui n’a pas vraiment épousé les velléités modernistes de la poésie mais s’en est tenu à une stricte attention au réel. La poésie d’Henri Thomas ne transcende pas la réalité, et en cela d’aucuns la jugeront « impuissante », soit, mais si l’on a encore l’oreille assez fine pour entendre la matière du monde, alors on gardera ensuite cette œuvre sur les lèvres, pour habiter un peu mieux le monde en poète ; on la dira seulement – et peut-être – en secret, à ceux qu’on aime.

 

Florence Chapiro, août 2008

 

 

 

    • Avril 2008

 

Signalons le dossier spécial de février 2008 sur Henri Thomas, coordonné par Nathalie Jungerman sur le site de Florilettres de la Fondation de la poste.

Un intéressant entretien de Nathalie Jungerman avec Luc Autret, à qui on doit les nombreuses et très riches notes et la bibliographie du volume des Carnets.

Corinne Amar présente Thomas, dans la rubrique Portrait d' auteurs, et des extraits choisis du volume. Un dossier qui donne envie de lire.

 

http://www.fondationlaposte.org/index.php

 

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René de Ceccatty, dans le Monde des Livres du 27 mars 2008 :

 

Le buisson personnel :

 

Il n'est pas d'oeuvre plus mystérieuse que celle d'Henri Thomas, non qu'elle soit obscure, mais parce qu'elle communique mieux que toute autre le sentiment du mystère du monde. Romanesque, elle est inspirée par des rencontres majeures (Gide, Artaud, Adamov...) et des passions qui l'ont conduit aux franges de la folie. La fragilité mentale de sa femme, Colette Gibert, qui signa, en 1954, son Testament de la fille morte, sous le pseudonyme masculin de René, témoigna de cette proximité du délire toujours menaçant à travers une parfaite familiarité avec la spiritualité. Imprégné de cultures allemande et anglaise, Henri Thomas maintenait le romantisme dans un environnement tantôt réaliste, tantôt surréaliste. Se définissant comme un "Homme de carnets", il publia en revues et en volumes séparés les notes qui nourrissaient son inspiration et qu'il appelait son "buisson personnel". Restaient inédits ses premiers carnets, lacunaires (il manque les années 1937-38-39), mais admirablement rédigés.

 

Durant l'été 1934, Henri Thomas a 21 ans, il prépare le concours d'entrée à l'Ecole normale supérieure et il est certain de sa vocation littéraire. Il ne va pas tarder à entrer en contact avec André Gide, qui l'introduira à La NRF, dont Thomas sera un discret pilier. Mais il est alors habité de doutes existentiels, d'incertitudes sexuelles, rapidement emporté par une passion pour un lycéen plus jeune que lui, Jean Genevière, il va progressivement concentrer ses réflexions sur la description poétique du monde et des "appels" qu'il en reçoit : "Un certain appel de ce qui est à ce qui doit être, de l'esprit éveillé à cette réalité présente si lourdement endormie..."

 

Quoique très limpide dans sa narration et ses raisonnements, il se défie d'un rationalisme excessif. Et manifeste un don admirable pour créer chez le lecteur la sensation d'être entraîné dans un réalisme fantastique. "Je vis pour ces heures du matin où l'oppression a disparu, cédant à la légèreté, à l'accord spontané avec les choses qui surgissent comme moi de la nuit." Cette évocation de son réveil est une notation de 1940, où il publie déjà son premier livre, Le Seau à charbon, chez Gallimard. Cela sera désormais son ton le plus naturel. La "réalité non formulée, traversée d'ondes et de rayons" est partout présente dans ces pages comme elle l'est dans les romans plus tardifs.

 

La période de ces carnets recouvrant la guerre, on sera attentif aux rares analyses politiques de Thomas, qui traduisit Ernst Jünger. Peu engagé, se déclarant "lâche presque constamment", il considérait parfois avec ironie la Résistance, ou plutôt le consensus qu'elle obtint à la fin 1944, et n'aimait guère le général de Gaulle.

 

En 1944, il annonçait à sa femme : "Je veux mourir sans m'être établi dans les conventions qui sont là pour la commodité et le sommeil." Cette mort adviendra en 1993. En dépit des prix Médicis et Femina en 1960 et 1961, et de nombreuses publications, il demeura un écrivain pour écrivains. Mais non moins fondamentale est l'oeuvre de ce poète, qui disait aspirer à "émigrer dans l'inconnu (...), n'être qu'un geste exact, que je connaîtrais, que je n'aurais plus souci de justifier".

 

René de Ceccatty

 

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Les «Carnets» d'Henri Thomas. Naissance d'un écrivain

Par Jérôme Garcin, Nouvel Observateur, 28 février 2008.

 

Voici publiés pour la première fois les «Carnets» où un jeune homme de 20 ans, promis à une œuvre considérable, consigne ses ambitions, ses désirs et ses lâchetés

 

Il fut l'homme des «Carnets» comme son ami et voisin du grand Ouest, Georges Perros, fut celui des «Papiers collés.» Car si Henri Thomas a écrit des romans, des . poèmes, des essais et des nouvelles, s'il a traduit Shakespeare, Goethe, Pouchkine, Melville et Jünger, il n'a jamais laisse, tout au long de sa vie transhumante, de tenir des «Carnets». Pas un journal intime, non, des cahiers et calepins sur lesquels, sans se raturer, au plus près du temps réel et de la pensée volatile, il notait ses émotions, ses lectures, ses projets, ses rencontres, les lumières et les lieux auxquels ce paysagiste était si sensible.

 

Les «Carnets» furent sa seconde peau, un prolongement organique de soi, sa substantifique moelle. Parfois, il les oubliait dans un train ou à la terrasse d'un café. Mais le plus souvent, comme par crainte de les égarer, il les publiait. Du «Porte-à-Faux» à «la Joie de cette vie», du «Migrateur» à «Compté, pesé, divisé», son oeuvre est tout entière rythmée par ces carnets de bord, de route, de santé, d'adresses, d'échéance, où il n'en finit pas de s'interroger sur le métier de vivre et celui d'écrire.

 

Je me souviens être allé lui rendre visite, la veille de sa mort, dans la clinique parisienne où, avant lui, Beckett s'était éteint. Henri Thomas était en chaise roulante, dans une chambre où il avait punaisé des gouaches représentant sa chère île d'Houat battue par les vents et la mer «qui frincaille comme un train de wagons». Sur une petite table, il y avait la «Logique formelle et transcendantale» de Husserl, qu'il lisait, me disait-il, pour comprendre Rimbaud, et puis de petits cahiers verts. Il continuait, malgré la souffrance, d'y griffonner ses pensées. «J'ai beau les remplir depuis mon plus jeune âge, m'avoua-t-il ce jour-là, je ne me connais pas moi-même. C'est un peu tard, je sais, mais il n'est pas impossible que je me rencontre.»

 

Et voici que, grâce à sa fille Nathalie, qui les a retrouvés et transcrits, paraissent enfin les premiers «Carnets» d'Henri Thomas, rédigés entre ses 21 et 35 ans. C'est un trésor inestimable. 700 pages qui couvrent les années 1934-1948. On y voit un garçon devenir un homme, et on assiste à la lente, l'évidente naissance d'un grand écrivain. Le spectacle est prodigieux, qui tient à la fois du film animalier (où la chenille se change en chrysalide), de la vidéo amateur, de l'examen clinique et du sablier géant - «une certaine façon de passer les jours est toute ma morale». On a le sentiment que le jeune Henri ne peut pas vivre sans écrire ce qu'il vit; ni vivre si ce n'est pas destiné à être aussitôt consigné. Tout, même la guerre de 1940-1945 («J'ai été lâche, je voulais sauver ma peau»), semble disparaître devant cette obsession, d'un égoïsme forcené et d'une exigence radicale: qui suis-je? C'est que seule la littérature, élevée à la hauteur d'un absolu, offre au jeune pupille de la nation, d'origine vosgienne et modeste, l'illusion d'être le centre du monde et d'atteindre, par la religion du travail, l'idéal qu'il s'est fixé.

 

Certes, dans ces «Carnets» inédits, on croise de hautes figures de l'époque: André Gide, dont il partage un temps l'appartement de la rue Vaneau; Alain, dont il fut l'élève; Antonin Artaud, qui tente de faire son portrait avec fébrilité; Ernst Jünger, dont il traduit pendant l'Occupation «Sur les falaises de marbre» avec l'impression d'être «l'ordonnance d'un officier». Mais ils apparaissent ici comme des personnages secondaires. Le rôle-titre, c'est celui que tient Thomas. Tous les Thomas. Le pensionnaire au lycée Henri-IV qui détale au moment de passer le concours de Normale sup. Le lecteur de Verlaine, Goethe et Jean Prévost. Le tirailleur algérien incorporé à Morhange. Le communiste qui rêve d'aller en URSS. Le voyageur insatisfait qui fuit son village natal et ne tient pas en place. Le sportif dévoré par une sexualité débordante, ce qu'il appelle sa «fureur sexuelle», qui confesse pencher vers «l'infâme» et s'y «avilir», brûle à la fois pour les garçons et les filles, se ruine chez les prostituées, pratique l'onanisme avec frénésie, épouse Colette Gibert, s'en sépare (elle fut internée à l'asile psychiatrique), et décrit ses nuits folles aussi bien dans les bordels de Marseille que derrière les arbres de Hyde Park. L'écrivain, surtout, qui noircit pour voir clair en lui.

Le 8 août 1934, de Bretagne, où son coeur balance entre le petit Etienne et la petite Lisette, Henri Thomas note: «Mon Carnet m'est utile pour m'assurer de ce bien: la pensée qui s'articulait mal tant que je la gardais dans l'esprit seulement, une fois écrite prend de la consistance, peut me défendre mieux.» Le 23 mars 1948, de Londres, où il travaille à la BBC, le même Thomas écrit: «Je suis beaucoup trop préoccupé de moi, comme un malade qui ne cesse de surveiller sa maladie - quand sa maladie est précisément de se surveiller.» Pendant ces quatorze ans, il n'a fait que creuser un peu plus sa solitude, donner de l'étendue à sa sauvagerie et une oeuvre à sa vie. En voici le magistral préambule.

 

Jérôme Garcin

 

Retrouvez les "Carnets" d'Henri Thomas dans l'émission "Marque-page" sur le site de ce journal à la date du 7 mars 2008.

 

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Choix de lettres,1923-1993, Gallimard, 544 pages, 31,50 euros

De profundis Americæ, Le Temps qu'il fait, 208 pages, 18 euros

 

Sur ces deux livres, Maxime Caron a consacré, dans la revue La Polygraphe, Hiver 2003, une étude qui dépasse les dimensions de la simple note de lecture, nous renvoyons donc le lecteur à la rubrique Essais sur Thomas

 

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Saluons une revue très attentive à Henri Thomas, Le Matricule des Anges (http://www.lmda.net/), Benoît Broyart a écrit, Numéro 46 - 15 septembre-15 octobre 2003, cet article :

 

Deux publications (Choix de lettres et Carnets) permettent de mieux cerner l'homme que fut Henri Thomas (1912-1993)

Qui était cet homme voué tout entier à son travail d'écriture, n'aimant pas les honneurs officiels il refusa tout de même la Légion d'honneur et déclina une invitation à entrer à l'Académie française , forant chaque jour ou presque et adoptant plusieurs formes littéraires (romans, nouvelles, poèmes, critiques) pour ramener les pépites qui font de son univers un lieu si particulier ?

La parution simultanée de deux ouvrages complémentaires on lira les carnets américains à la lumière des lettres envoyées par Thomas à la même époque permet de faire une part de lumière sur un écrivain dont les lecteurs restent encore trop rares aujourd'hui.

Et pourtant, parce qu'elle est empreinte de l'inquiétude permanente de vivre et nourrie de pudeur, l'oeuvre de Henri Thomas se révèle le plus souvent d'une force redoutable. Difficile de rapprocher l'écrivain de ses contemporains. On pourrait, peut-être, lui trouver quelques traits communs avec un autre singulier du XXe siècle, Emmanuel Bove (1898-1945), même si chez Thomas, la noirceur est moins affichée, presque souterraine. Un espoir indéfectible la voile, un certain appétit d'exister malgré tout.

Le choix de lettres établi par Joanna Leary (lire ci-contre) constitue le très beau résultat d'un travail titanesque. En effet, comment choisir 297 lettres parmi les 4 000 missives retrouvées et surtout, comment parvenir à construire grâce à elles un livre aussi haletant ?

Les lettres rassemblées s'étalent sur soixante-dix ans, de 1923 (l'écrivain a onze ans) à 1993 (date de sa mort) ; elles couvrent donc une bonne partie du vingtième siècle. Jeune soldat aux prises avec une invraisemblable guerre puis démobilisé, traducteur pour la BBC à Londres avant de devenir professeur aux États-Unis, bientôt écrivain réfugié sur l'île d'Houat, etc. Thomas, depuis son départ des Vosges où il est né, passera sans cesse d'un lieu à un autre, s'attachant chaque fois à trouver de quoi vivre pour écrire et un environnement un tant soit peu propice à la création.

Fort d'une belle structure, chapitré selon les périodes de la vie de l'écrivain, ce livre propose des notices précieuses sur certains anonymes destinataires des lettres. Mais pour autant, ces repères n'alourdissent en rien l'ouvrage et les lettres de Thomas se lisent comme le roman d'une vie mouvementée et difficile.

Dans ses lignes adressées entre autres à Gide, Dhôtel, Paulhan, Jaccottet, au poète Armen Lubin ou au traducteur Pierre Leyris, Thomas livre de nombreuses réflexions sur ses projets d'écriture : " Je vois pour les années à venir trois choses à écrire ; je me suis mis à la première et cela se développe comme un gros polype assez dégoûtant, un cancer d'encre au sein de mes cahiers ; je l'aime, j'y respire dans un monde à moi " (1937) ; l'évidence de l'écriture : " Je crois que la fiction d'un bon roman est une réalité en soi aussi cohérente, serrée je dirais : fatale, que la réalité nue elle-même, et qu'il n'y a pas de bon roman sans cette nécessité inéluctable qui surgit à un moment donné, après les tâtonnements ; c'est comme une figure qui naît dans la tapisserie, de quelque sorte qu'on jette les fils, pourvu que la main soit possédée par le vrai démon de la fiction " (1939) ou encore la difficulté à vivre : " Ma part a été de me trouver souvent dans des situations " impossibles ", ainsi professeur en Amérique alors que je n'avais enseigné nulle part marié à une folle, etc. puis à une femme qui meurt plus jeune que moi de quinze ans et puis l'énigme de ma fille qui grandit et me voit . Ces sortes de changements et de renversements dans la réalité, je ne pouvais qu'essayer de les compenser par quelque chose d'invariable en moi et ce ne pouvait être que l'écriture, qui implique une certaine fermeté. " (1969).

Les carnets américains proposés par les éditions Le Temps qu'il fait sous le titre De profundis Americæ apportent un éclairage différent sur l'écrivain. L'auteur du Promontoire avait pour habitude de coucher régulièrement ses impressions sur le papier. Sous la forme de notes courtes destinées à l'écrivain lui-même, les carnets couvrent la période de deux ans (1958-1960) durant laquelle Thomas fit l'expérience de l'enseignement à l'université de Brandeis, près de Boston. L'écrivain y décrit une Amérique imbécile, obsédée par le profit et l'automobile : " Le produit le plus commun de cette civilisation, c'est le bonhomme ventru, bouffi, maussade (méfiant), le cigare aux lèvres. Il n'a pas fait cinq kilomètres à pied depuis dix ans. " L'homme repartira profondément dégoûté par la société américaine. On est frappé, à la lecture, par l'actualité des observations de Thomas.

En empruntant des chemins différents, ces deux ouvrages parviennent au même résultat : faire retentir la voix quotidienne de Thomas, celle qui au-dehors de la fiction et malgré la posture inévitable de l'écrivain rédigeant une lettre, livre une infime partie de l'intimité de l'homme.

Henri Thomas

 

(© Le Matricule des Anges, ses rédacteurs et LeLibraire.com)

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Entretiens de Joanna Leary, avec Bruno Broyart, parus dans Le Matricule des Anges, Numéro 46, 5 décembre 2003.

 

Thomas avait déclaré qu'" il ne voulait pas être vu, après sa mort, autrement que comme il avait vécu ". S'adressant aux divers destinataires, il se présente donc dans les différents rôles que lui a imposés la vie, comme enfant et fils, collégien, soldat, mari et amant, professeur, homme de lettres et ami mais, surtout, c'est la voix du philosophe que l'on entend dans ces lettres.

 

En quoi ces lettres ont-elles à vos yeux une valeur littéraire ?

Elles remettent en cause la définition classique de l'espace épistolaire, voire, la réduction de la distance qui sépare deux correspondants. Thomas tient son destinataire rigoureusement à l'écart, le séduisant par sa maîtrise du langage, comme par ailleurs, il savait si bien faire dans la vie réelle. (Sa réputation de raconteur est légendaire.) Ses lettres ne sont pas la contrepartie d'un échange. Elles ne fournissent qu'un minimum d'éclairage du côté du destinataire.

 

En quoi peut-on dire que l'oeuvre de Thomas s'inscrit dans le XXe siècle ?

Le XXe siècle fut révolutionnaire, par les immenses progrès scientifiques (sur lesquels Thomas n'a cessé de se documenter) et par la contestation des valeurs de la société occidentale. L'oeuvre de Thomas constitue un bloc de résistance, saisissant et témoignant de l'authenticité de la tradition humaniste, qui dépend de la confiance dans la vie et l'amour du prochain. Thomas, lui-même, appartient au corps si cher à la culture française, le corps des " clercs ".

 

Malgré les prix qui l'ont couronnée et les rééditions, comment expliquer le caractère toujours confidentiel de l'oeuvre de Henri Thomas ?

Onze prix dont le Premier Prix du Concours Général en 1931, le Femina en 1961 et le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres en 1992. Plus de cinquante ouvrages, romans, nouvelles, traductions, essais critques, poésie, publiés chez six maisons d'édition et une oeuvre qui s'est peu vendue. Une anomalie curieuse. La critique s'est parfois demandée si Henri Thomas fut victime des tacticiens de la littérature, puni pour son indifférence à leurs jeux.

Est-ce, tout simplement, que l'oeuvre de Thomas n'a pas eu un succès commercial parce qu'elle dérange, parce que son auteur, comme tout explorateur, accepte le risque d'avancer en territoire inconnu, l'abîme qui est l'homme, soumettant tout à l'épreuve.

Indifférent à la politique, Thomas fut fasciné par le mystère de l'homme, le voyant, comme Spinoza (son inspiration majeure) comme victime de sa nature et de la société.

 

Un homme trop discret ?

Henri Thomas a tout fait pour se transformer en mythe de son vivant, étant un curieux mélange d'humilité et d'orgueil. Très tôt, il a pris la décision de se soumettre, intellectuellement, à une discipline rigoureuse qui lui permettrait de s'affranchir du jugement de l'autre. Ce fut un choix courageux, reconnu d'ailleurs très tôt par ses contemporains.

" Pour donner la preuve que cet écrivain était très peu homme de lettres, je noterai que, dès qu'un carnet était rempli, Thomas généralement l'égarait. (...) Sa vie vagabonde ne lui permettait pas d'avoir des dossiers bien classés. Je crois aussi qu'il avait confiance dans l'avenir ; tout se retrouverait au moment voulu. Écrire était pour lui un exercice spirituel. L'important était d'avoir l'esprit agile et ordonné. L'ordre apparent, l'ordre des choses, lui paraissaient très secondaires. Il ne s'en préoccupait guère. " Jacques Brenner, Lumières de Paris (Grasset et Fasquelle, 1983).

 

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Benoît Broyart, dans Le Matricule des Anges, n° 39, 15 septembre - 15 octobre 2003, a consacré une note de lecture à ces volumes

Le Plein jour et L'Ingrat suivi de L'Impersonnel, Le Temps qu'il fait, 136 et 138 pages, 14 e chacun.

 

Trois inédits de Henri Thomas paraissent, dont un très beau récit, Le Plein Jour.

L'occasion de redéfinir la place que pourrait occuper l'écrivain dans l'espace littéraire contemporain.

 

Pour quelles raisons la voix de Henri Thomas se distingue-t-elle des autres? Pourquoi garde-t-on le timbre si particulier de ses romans des années dans la tête? On cherchera en vain une réponse courte et efficace à ces questions. On rêverait pourtant d'expliquer en deux mots pourquoi Henri Thomas (1912-1993) est sans doute l'un des plus grands écrivains français du siècle dernier, avec une oeuvre forte de seize romans, neuf recueils de poèmes et d'une belle série de nouvelles et d'articles critiques. Oui, on rêverait que quelques mots suffisent aux potentiels lecteurs et qu'ils se ruent bientôt dans les librairies pour faire connaissance avec l'écrivain. Signalons, si de telles intentions vous travaillaient et que vous aviez la chance de n'avoir pas encore rencontré l'univers clair-obscur de l'auteur, que certains de ses romans sont disponibles dans la collection "L'Imaginaire" de Gallimard.

La voix de Thomas, si elle est subtile, toujours en demi-teinte, véhicule une puissance poétique peu commune. Ce paradoxe constitue sans doute en partie la marque de fabrique de l'auteur. Dans Le Plein Jour, un homme regarde la ville, à un moment, par la fenêtre d'un taxi : "Une rue tourne et passe dans la vitre comme une journée entière, avec sa fatigue." Les mots de Henri Thomas semblent agir sans jamais forcer le passage. Ils sont les outils d'un observateur qui cherche à définir la nature des sensations, sans détours. Ses textes portent également en eux une forme presque obscène de sincérité et une douleur qui ne semble pas vouloir finir. La particularité d'une telle parole est bien d'être la voix d'un poète perdu entre la rêverie et la confrontation directe avec le monde. C'est comme ça, l'homme chez Henri Thomas s'approche de l'autre comme la vague lèche le rivage puis brusquement, inéluctablement, il repart dans l'isolement. C'est pourquoi les textes de l'écrivain se placent toujours entre douceur et violence.

Dans L'Ingrat, un jeune homme se heurte à un mal très répandu dans l'univers du romancier. Ici, le rapport à l'autre est si problématique qu'il devient, pendant un moment, impossible : "Une matinée passée toute entière à fortifier la même résolution, à la promener sous le ciel qui lui convient, à la retrouver pour ainsi dire au fond de la fatigue, et de la faim, amène sans qu'on s'en doute de grands changements; celui qui promène ainsi une pensée glisse peu à peu bien loin de ce qui l'entoure; il abandonne toute une part de lui-même, il tombe dans une sorte d'indifférence ensommeillée à l'égard de tout ce qui n'est pas sa résolution et, comme tous ceux dont les facultés se sont longuement reposées, dès qu'il s'éveille de sa songerie, il est infiniment plus sensible qu'avant à ce qu'il retrouve autour de lui."

Prix Médicis en 1960 pour John Perkins et prix Femina en 1961 pour Le Promontoire, si l'écrivain a été souvent récompensé de son vivant, il bénéficie aujourd'hui d'un lectorat d'initiés qu'il serait vraiment temps d'élargir. Après un Cahier Henri Thomas paru en 1998, Le Temps qu'il fait a choisi de publier trois textes inédits de l'écrivain, un récit achevé Le Plein Jour, daté de 1969, ainsi que deux débuts de récits, L'Ingrat et L'Impersonnel, dont la datation est moins certaine. Dans tous les cas, ces trois textes sont bien antérieurs au décès de l'auteur. C'est donc que Thomas lui-même n'avait pas jugé bon de les publier. Ce qui oblige forcément le lecteur à se poser, avec Paul Martin le préfacier, la question suivante : quelle est la raison d'être de ces publications? Dans son introduction, le spécialiste de Henri Thomas élude le problème en posant ces trois textes de l'ombre comme des victimes de la négligence de leur auteur, considéré comme un "rêveur subtil".

Le résultat, c'est qu'on ressent une frustration inévitable à la lecture du volume contenant L'Ingrat et l'Impersonnel. Inachevés, ces textes s'arrêtent brutalement, comme si on avait arraché une partie d'un ensemble fini, déchiré le livre en deux. Ce qui prouve évidemment l'exigence de l'écrivain face à ses textes. Ces deux commencements sont loin d'être des ébauches en effet mais ils demeurent la moitié finie d'un ensemble qui n'existe pas en réalité. L'Ingrat et L'Impersonnel sont des "matrices", comme les définit très justement Paul Martin dans sa préface. Ils contiennent des thèmes chers à l'auteur -l'enfance, l'errance et la difficulté à être-, et pourraient pour cette raison avoir servi de réservoir à d'autres récits de l'écrivain. Seuls les familiers de l'oeuvre accueilleront une telle publication avec enthousiasme. Malgré leur intérêt indéniable, ces deux récits ne constituent pas des portes d'entrée privilégiées dans l'oeuvre de Henri Thomas.

Il en va autrement pour Le Plein Jour. Composé en 1969, le récit tient une place particulière dans le travail du romancier. En effet, Thomas ne publia aucun roman entre 1970 et 1985, période de son installation en Bretagne. La beauté du Plein Jour est en partie due à la terrible image que donne l'écrivain d'une confrontation entre deux générations. Ici, père et fils s'observent douter du monde et se répondent curieusement sans se parler : "Ce que Lucien attend du jour qui vient, il est certain tout à coup que son père l'a vu depuis longtemps, à force de vivre comme il a fait, d'un ratage à l'autre, et cela veut dire qu'il s'est arraché des engrenages successifs, un peu plus esquinté à chaque fois, pauvre père, comme l'ivrogne qu'on expulse." Ce récit est un texte poignant, tendu de bout en bout. La langue de Henri Thomas y véhicule une rage rentrée et parvient à peindre la douleur véritable d'un fils qui regarde son père se perdre.

 

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Louise Herlin nous offre un article inédit à propos de Le cinéma dans la grange, Ed. Le temps qu'il fait, 1992 :

 

 

Henri Thomas possède ce don de passer tout entier dans son

écriture - de s'effacer devant elle. Attentif au détail qui donne la tonalité - l'ombre d'un promontoire sur la plage au couchant, un ciel au crépuscule, la couleur verte ou rouge d'une robe, la sottise des propos qu'échangent les vacanciers -, sa phrase s'invente sans hâte, lente et sûre, imprévisible, sous les yeux du lecteur. Rien d'imité. Pas de modèle préalable. L'auteur jamais ne fait écran à ce qui s'écrit par sa main. Le récit, à première vue réaliste, baigne dans un climat un peu irréel. Les personnages jaillissent de quelques traits sur lesquels les projecteurs sont braqués. Le reste demeure dans le non-dit. Cela donne des clairs-obscurs où certaines scènes, comme la séance de cinéma dans la remise bondée, prennent un relief quasi onirique. L'éclairage, subjectif, infléchi par les tourments du jeune Roger Bourcier - qui rêve d'amour mais que ses hésitations et maladresses enferment toujours plus dans sa solitude - jette un jour cru sur les préoccupations et occupations de ce petit monde. M. Trudaine couche avec la bonne de ses enfants, Paul avec Juliette. Paulette et Roger sont travaillés par le désir mais restent chacun dans ses rêveries. Du bonheur entrevu, que manque le jeune homme ombrageux, la figure gracieuse du petit frère dePaulette, qui pris d'affection pour lui, voudrait le rapprocher de sa soeur, est comme une incarnation touchante.

Louise Herlin**

 

 

 

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